Amnesty international se trompe de cible, par Michèle Sirois, Anthropologue, spécialiste en sociologie des religions
Dans son dernier rapport annuel, Amnesty international (AI) dénonce le projet de loi français visant à interdire le voile intégral et cela, au nom des droits à la liberté d’expression et de religion. Au même moment, le gouvernement québécois reporte l’étude du projet de loi 94
visant à rendre obligatoire la prestation et l’utilisation des services publics à visage découvert. Dans les deux cas, on semble ignorer l’urgence de renforcer le caractère laïque de nos sociétés afin d’assurer l’égalité entre les hommes et les femmes ainsi que la paix sociale. Une telle prise de position est déplorable, car le port du voile intégral est à combattre, comme toute autre manifestation offensante et dégradante pour la dignité humaine.
Sur son site, AI Canada affirme que sa mission «(…) consiste à effectuer des recherches et à mener des actions pour prévenir et faire cesser les graves atteintes aux droits civils, politiques, sociaux, culturels et économiques.» Amnesty se discrédite en mettant sur le même pied d’égalité la torture, les emprisonnements pour délits d’opinion et les exécutions avec l’interdiction du voile intégral, alors que celui-ci est un symbole non seulement de l’oppression des femmes, mais aussi de la montée de l’intégrisme. D’ailleurs, les femmes qui seront touchées par cette interdiction ne nécessiteront aucunement l’intervention de AI.
Une compréhension limitée des droits humains
La Déclaration universelle des droits humains de 1948 stipule à l’article 5 que «Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants». Or, le port du niqab ou de la burqa se compare à la ceinture de chasteté ou aux pieds bandés des Chinoises, soit un moyen visant à maintenir la mainmise des hommes sur le corps des femmes. Éventuellement, ne faudrait-il pas envisager de criminaliser le fait d’imposer le port de ces vêtements en le considérant comme un acte de maltraitance envers les femmes ? Si les auteurs du rapport d’AI faisaient l’expérience de porter eux-mêmes un tel vêtement pendant tout un mois et par temps chaud, nous serions portés à croire que la dénonciation de la loi française aurait grandement été atténuée, voire même annulée.
Malgré ce qu’affirme AI, le droit à la liberté d’expression n’est pas menacé par l’interdiction du voile intégral. Perd-on sa liberté d’expression parce qu’il est interdit de se promener nu dans l’espace public ? Dans une démocratie moderne, où l’on tente d’instaurer l’égalité des sexes, AI ne semble pas comprendre que le port du voile intégral n’est pas qu’une affaire de droits individuels pour lesquels les femmes doivent faire de leur mieux pour exercer leur liberté de choix. Il faut rappeler que ce «libre choix» dont parle AI a été imposé au prix de milliers d’assassinats de femmes qui refusaient de le porter. Malheureusement, la prise de position d’AI nous laisse croire que la défense de la liberté d’expression et de religion passe bien avant le progrès social et l’égalité des femmes.
Situer le débat dans son contexte géopolitique
Au Québec, il est facile de constater la progression du port du hidjab et même du voile intégral, phénomènes le plus souvent justifiés pour des raisons religieuses. Or, dans le Coran, on prescrit aux femmes d’être pudiques et de rabattre leur voile sur leur poitrine, mais on ne mentionne pas que les femmes doivent s’en recouvrir la tête. Quant au voile intégral, il n’a rien à voir avec la liberté de religion, n’étant même pas mentionné dans le Coran. Cependant, ces signes «religieux» sont de plus en plus instrumentalisés à des fins politiques par des groupes extrémistes et intégristes. Il s’agit plutôt d’habitudes culturelles discriminatoires envers les femmes et qu’on justifie sous le prétexte de commandements religieux.
Il est important qu’AI continue à dénoncer les violations flagrantes des droits humains ainsi que la violence dont les femmes sont victimes partout dans le monde, comme il l’a fait de nombreuses fois dans le passé. Cependant, nous déplorons que cette importante organisation humanitaire ne comprenne pas que l’interdiction du voile intégral est en quelque sorte une porte ouverte qui permettra à plusieurs musulmanes de sortir de prétendues obligations religieuses étouffantes et auxquelles elles ne peuvent que difficilement échapper de façon isolée.
Un multiculturalisme dépassé
Après avoir affirmé le droit des femmes de faire leur propre choix par rapport au voile intégral, AI semble s’en remettre à l’État pour protéger le droit des femmes de refuser de porter ce costume dégradant pour leur dignité. N’est-ce pas faire preuve d’une grande inconscience par rapport aux conditions dans lesquelles vivent certaines de ces femmes ? Jusqu’à quand les tenants de cette position auront-ils bonne conscience de prétendre que c’est aux femmes à décider, en sachant très bien que l’État n’a que très peu de moyens pour protéger les femmes dans l’intimité de leur foyer ? Ignorent-ils que certains chefs de familles interprètent le Coran d’une manière littérale et se sentent justifiés d’appliquer la Sourate 4, verset 34 du Coran : «Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité. Reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. — Dieu est élevé et grand.» ? La question du libre choix du voile prend ainsi une toute autre dimension.
Nous croyons qu’AI fait fausse route en défendant le «libre-choix» individuel des femmes, surtout quand celui-ci heurte les valeurs fondamentales des Québécois et des Québécoises. Cette inconscience ne fera qu’exacerber un ressac contre la communauté musulmane, ce qui est hautement dangereux pour le tissu social et injuste pour la majorité des musulmans qui ne demandent pas mieux que de s’intégrer à la société en respectant ses valeurs fondamentales. N’oublions pas que la très grande majorité de la population est opposée aux accommodements religieux et désire que l’État prenne des mesures énergiques pour assurer une égalité réelle entre les hommes et les femmes ainsi que la complète séparation de l’Église et de l’État.
Nous interpelons Amnistie internationale, section canadienne francophone, en lui demandant de se distancier du rapport 2010 d’Amnesty International et de condamner le voile intégral pour ce qu’il est, soit une prison ambulante imposée aux femmes et un acte violent pratiqué à l’encontre de leur dignité, et par là-même, comme un acte immoral et inacceptable dans une société démocratique et laïque.
Michèle Sirois est co-auteure de Individu et société. Introduction à la sociologie (2008, 4e édition, Gaëtan Morin Éditeur)