LETTRE OUVERTE DE SHIRIN EBADI AUX REPRÉSENTANTS DE L’ONU

Lettre ouverte à l’Honorable Navanethem Pillay, Haut-Commissaire des Droits de l’Homme des Nations Unies et aux membres du Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies (HCDH).

Par Shirin Ebadi, Avocate des droits de la personne et lauréate du Prix Nobel de la Paix 2003, traduction Jane Tremblay.

Lundi 8 février 2010,

Malgré qu’à plusieurs reprises j’ai souligné par écrit et en personne la détérioration de la situation des droits de la personne en Iran, je crois qu’il est à nouveau nécessaire d’attirer une fois de plus l’attention de Votre Honneur ainsi que celle des membres distingués de l’HCDR sur les questions suivantes alors que vous êtes sur le point de réévaluer le 15 février prochain, le statut des droits de la personne en République Islamique d’Iran :

Mes compatriotes endurent des temps difficiles alors que les balles et les emprisonnements furent la réplique à leurs manifestations pacifiques. De nombreuses photographies ainsi que des témoignages corroborent la violence gouvernementale et ce, malgré les nombreux cas où des preuves suffisantes qui ont été présentées aux autorités et au public ont pourtant révélé l’identité des tueurs. Malheureusement, les autorités judiciaires et les représentants de l’état n’ont pas cru bon de faire en sorte que les tueurs soient arrêtés ni de réduire la violence.

Un nombre important de militants politiques, citoyens, et culturels ont été arrêtés suite à des accusations non-fondées. Certains d’entre eux ont été condamnés à mort suite à des procès expéditifs tenus à huis clos. Depuis, selon les chiffres officiels rendus publics par le gouvernement de la République Islamique d’Iran, quatre de ces militants ont été exécutés alors que vingt cinq d’entre eux attendent toujours de subir le même sort.

Les prisonniers politiques sont si mal traités que certains d’entre eux sont décédés en détention sous la torture. Ces prisonniers sont mêmes dépouillés des droits qui sont consentis par la loi aux détenus de droit commun. Il y a aussi d’autres détenus dont la condition est préoccupante dû à leur âge avancé et à la maladie. Parmi ces personnes, on peut retrouver le Dr. Ebrahim Yazdi, le Dr. Mohammad Maleki et l’ingénieur Behzad Nabavi. Les deux premiers sont âgés de près de 80 ans et sont atteints de cancer tandis que le troisième souffre de problèmes cardiaques. Ils ne reçoivent aucun soin médical et étant donné les conditions insalubres de leur prison, il est à craindre qu’ils peuvent mourir à tout instant. De façon plus tragique, le nombre des prisonniers politiques qui ont besoin de traitements médicaux ne se limite pas à ces exemples; plus de soixante prisonniers d’opinion doivent être hospitalisés.

L’Iran est devenu une immense prison pour des journalistes dont le seul crime fut de disséminer de l’information. Il y a actuellement soixante-trois reporters et photojournalistes détenus dans les geôles iraniennes. Les étudiants iraniens sont aussi emprisonnés ou encore, interdits d’accès à l’éducation pour avoir émis la moindre critique de nature politique.

Les Iraniennes revendiquant l’égalité des droits sont accusées de comploter pour le renversement de la République Islamique; des procédures criminelles ont été portées contre plus d’une centaine de ces femmes.

Des travailleurs ainsi que des enseignants ont été accusés d’incitation à l’émeute et au désordre public parce qu’ils sont membres de syndicats et qu’ils ont protesté contre leurs mauvaises conditions salariales. Certains ont été emprisonnés et beaucoup d’autres ont perdu leur emploi.

Il n’y a pas que des non-musulmans qui ont été persécutés – dont les membres de la Foi Baha’ie qui, depuis l’instauration de la République Islamique d’Iran, ne sont pas autorisés à étudier à l’université – mais aussi les disciples de la religion officielle de l’Iran, l’Islam Shi’ite, ne sont pas non plus immunisés contre la répression gouvernementale. Par exemple, on peut citer la persécution et la détention des derviches de Gonabad.

Plus horrifiant encore, les autorités iraniennes ont récemment usé de nouvelles méthodes visant à faire pression sur les militants politiques et sociaux et qui consistent à prendre en otage un ou plusieurs membres de leurs familles. De cette manière, le but est pour le gouvernement d’atteindre ses objectifs illégitimes grâce la force psychologique sur les militants. À ce titre, on peut citer l’arrestation des deux filles du militant des droits de la personne, M. Tavassoli. Malheureusement on compte huit familles qui ont été jusqu’à présent victimes d’un tel phénomène.

Au même moment, la condition des défenseurs des droits de la personne en Iran demeure la pire parce que les autorités ne souhaitent pas que des rapports dénonçant ces abus en Iran puissent sortir du pays. Par conséquent, la plupart des militants connus en Iran sont, soit en prison ou ne peuvent voyager à l’étranger, soit qu’ils ont été contraints à la clandestinité. Le plus pénible est que des accusations de mohabereh (crimes contre Dieu) ont été portées contre eux, accusations qui sont punies de mort.

Sous de telles conditions, le peuple d’Iran sans défense poursuit sa résistance et exige le respect de la démocratie et des droits de la personne en exprimant leur maturité politique à travers des manifestations pacifiques.

La question que je vous adresse à titre de représentants des états membres du HCDH est celle-ci : Pour combien de temps encore croyez-vous que pouvez encourager nos jeunes gens à demeurer calmes? La patience et la tolérance du peuple iranien, pourtant admirable, n’est pas infinie. La récurrence des récents évènements, la poursuite des politiques répressives et les assassinats de personnes sans défense pourraient fort bien entraîner une catastrophe menaçant non seulement la paix et la sécurité en Iran mais aussi dans toute la région. Je vous enjoins donc, à nouveau, d’user de tous les moyens possibles afin de convaincre le gouvernement de la République Islamique d’Iran de se conformer aux résolutions adoptées par l’Assemblée Générale des Nations Unies. En particulier la résolution de décembre 2009 autorisant les inspecteurs en matière de droits de la personne – tout particulièrement ceux traitant les cas d’arrestations arbitraires, la liberté d’expression, la religion ainsi que les droits des femmes – d’entrer en Iran et auxquels le gouvernement iranien devra offrir sa coopération.

Je vous demande aussi de faire diligence pour nommer un rapporteur spécialiste des questions reliées à la présente situation des droits de la personne en Iran, qui serait chargé de surveiller la conduite du gouvernement et de lui offrir conseils et suggestions afin de résoudre la crise politique et la répression croissante.

Mes honorables amis, je vous prie de vous rappeler que nous sommes tous responsables et que nous rendrons un jour des comptes devant l’Histoire. Que Dieu nous pardonne, craignons notre honte causée par des complicités politiques face à une nation sans défense.

Dr. Shirin Ebadi

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